… par Gérôme Garcin

Extrait de « BARTABAS roman », de Jérôme Garcin (2004)

« Manuel Bigarnet, alias Manu, quatorze années à Aubervilliers, un corps menu d’adolescent musclé, une souplesse de diablotin, l’un des derniers voltigeurs à effectuer le saut périlleux avant, est plus réaliste que Messaoud, ou moins idéaliste. Il sait que, sous ses airs enchanteurs, la vie de troupe cache, dans la journée, beaucoup de solitudes. « On vit ensemble, mais on se parle très peu. Le vrai son de Zingaro, c’est le silence. Il peut être terriblement oppressant. » Certains, tel son partenaire Bernard Quental, ne l’ont pas supporté. Et sont partis trouver ailleurs un monde sans austérité ni expiations. Manu a résisté. Bourguignon avec du sang hongrois qui coule dans les veines, formé à l’école du cirque de Châlons-sur-Marne, élève de Francesco Caroli, le clown blanc de la piste aux étoiles auquel il voue une éternelle et filiale reconnaissance, il dit en effet que Zingaro est le seul endroit où un acrobate tel que lui puisse connaître le privilège d’être à la fois au sommet de sa technique et au cœur du merveilleux, gymnaste et poète, sportif et méditatif. Mais lorsque, dans le salon de son mobil home, je lui répète l’éloge vibrant que Bartabas m’a fait de lui, Manu, une sensibilité à fleur de peau, me regarde, tout ému : « Ça me touche parce que, voyez-vous, il ne m’a jamais rien dit de tel. » Et le silence retombe sur le campement, à peine troublé, à midi, par les hennissements des chevaux qui exigent, en tapant du pied, leur déjeuner.

Demain matin, quand je retournerai à Aubervilliers, j’apporterai à Bartabas ce texte clairvoyant de Jean Vilar, rédigé en septembre 1963, pour qu’il le donne à ceux de sa troupe qui espèrent chaque jour qu’il apprendra à donner des signes de gratitude, d’admiration et même d’émotion : «  dans tout artiste qui a réussi, le danger le plus sournois est peut-être l’assurance de soi. Certes, l’inquiétude, la peur, l’autocritique à l’état chronique sont destructives. Mais sont aussi négatifs, le confort, l’assurance en son propre style. C’est à ce point où j’affirme que seuls peuvent sauver de ce désastre feutré, de cette fausse gloire, de cette mort vivante, le travail collégial, la vie en équipe, l’acceptation totale et le dévouement à une oeuvre collective et aussi à une véritable mission qui, en France du moins, porte le nom de « populaire ». Les grandes époques ont aussi été les époques des grandes troupes permanentes. »

 

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