Tact et Tempo vu par Claude Hudelot

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Tact et tempo, une histoire de baguette II

A.Gaelle_court

Anne Gaëlle Bertho court auprès d’Albakane et de Praline. © Thierry Girard.
photo Thierry Girard 

Des quièbres, ce sont des pas, des bonds qu’un cheval effectue de droite à gauche avec ses antérieurs d’abord. Et hop, et hop !Connaissez-vous le mot « quièbre » ? Non ? Il faut être un dresseur pour comprendre.

Imaginez maintenant qu’une gamine tout de noir vêtue esquisse la même danse face à sa blanche jument et vous avez le tableau. C’est drôle, c’est vif, joyeux.

Attendez, ce n’est pas tout.

Placez-les sur une piste ronde couverte de sciure, sous un chapiteau bordeaux, devant seize cordes – du violon à la contrebasse, en passant par les altos et les violoncelles – celles des Musiciens du Louvre et du Quatuor Arod –  sous la baguette du Maestro Marc Minkowski, seize cordes jouant, avec quel humour, un morceau de Jimi Hendrix et vous aurez, à ne pas douter, l’un des temps forts de Tact & Tempo, l’un des spectacles proposés ce week-end à Loix-en-Ré, dans le cadre du cinquième festival Ré Majeure.

La jeune dresseuse, dix-sept printemps, se nomme Anne Gaëlle Bertho. Elle vient d’enchanter le public lors de la Première.

Anne Gaëlle est venue à Loix avec Praline, petit pur sang arabe, et Albakane, mi espagnole, mi camarguaise, deux « poids plume ».

Et avec son stick, sa baguette à elle quoi !

Pour mieux faire valser ses deux amies, pour les « cabrés » et les « couchés ». Sans quasiment les toucher. Elle les effleure à peine. Avant des les caresser, sa tête collée à la tête de l’une ou de l’autre et de repartir, montée à cru sur Albakane ou sur Praline, dans un galop échevelé.

Le plus fascinant peut-être, c’est cette osmose entre ces danses – ah ce pas espagnol tout en finesse – et la mélodie qui sonne si bien sous le chapiteau. Car les chevaux, dit-elle, « captent la musique » et la mémorisent très vite.

Bref un miracle de grâce, de bonheur, d’une simplicité apparente…et trompeuse !

La représentation avait commencé avec un autre numéro tout aussi étonnant.

Deux hommes, l’un aux cheveux couleur geai, l’autre poivre et sel, chevauchent lentement, au son poignant, lancinant de La Mort d’Ase (Peer Gynt) de Grieg,

Le premier monte un Shire à robe noire qui semble immense – en Angleterre, sa patrie d’origine, on les surnomme gentle giant, jadis aussi évoqués par le terme explicite de « Great Horse ».

Et grands ils le sont, champions du monde par la taille et le poids !

Une race tellement réputée que l’association anglaise des Shire est présidée par sa Majesté la Reine Elyzabeth II herself ! Aussi dénommés « Great War Horses » les Shire se sont souvent illustrés sur les champs de bataille.

Le second guide un Clydesdale, cette race de cheval de trait écossaise presque aussi puissante. Elle tient son nom de la douce vallée de la Clyde.

Manu Bigarnet, acrobate à cheval, monte Johnnie Walker, ce fabuleux Shire noir avec chanfrein blanc et pattes itou. L’étalon dégage une puissance qui semble sans limite.

Chacun des ces chevaux pèse entre 900 kg et une tonne ! Tous deux ont hérité de somptueux fanons accentuant encore la grâce de leur démarche. Oui, la grâce de deux chevaux de trait !

Première surprise : Marc Minkowski, ce chef que l’on s’arrache de Paris à Salzbourg, monte Jack Daniel’s, le Clydesdale bai avec, j’oubliais, superbes marques blanches et moustache.

Murmures sur les gradins car tout le monde à Loix connaît cette célébrité débonnaire.

Les seize instrumentistes interprètent La Mort d’Ase avec une sensibilité contagieuse. Frissons.

Nos deux compères et leur destriers se livrent à plusieurs passages, se croisent, se font face, tournent au trot, esquissent un galop avant d’immobiliser leurs gigantesques montures. Puis Manu tend à Marc sa baguette…de chef.

Seul en piste, avec distinction, celui-ci dirige alors cette pièce sublime, lui donnant toute son amplitude.

Premier miracle. Comment vous expliquer ?

Disons que le triangle constitué par les hommes, les bêtes et la musique, le fait aussi que chacun désire s’accorder aux autres, Marc Minkowski en tête tout comme les instrumentistes cela va de soi, mais tout aussi bien les autres cavaliers et à n’en pas douter les chevaux, provoquent un approfondissement de l’écoute des musiques.

A voir évoluer en rythme chacun des couples, les spectateurs sont mieux pénétrés par celles-ci. D’autant que le silence est palpable, suspense oblige.

Et comme tout le programme le prouvera, le choix très judicieux des musiques – pour Marc Minkowski, Grieg, Benjamin Britten, pour Manu Bigarnet un Jimi Hendrix de légende superbement arrangé par Julien Vanhoutte, assistant de Marc Minkowski – vient encore enrichir cette écoute et l’osmose avec chacune des séquences.

Vient ensuite un drôle de numéro de mules avec Manu Bigarnet coiffé d’un haut de forme. L’une se nomme Capitana, son frère Voluntario.

Couché de celle-ci, puis galop à cru et autres croisements sur Simple Symphony de Benjamin Britten, que celui-ci composa d’abord enfant. Une musique primesautière, avec pour commencer une Boisterous bourrée qui prend ici des accents…de western.

Un bref moment, monté sur Capitana, ce diable de Manu obtient de sa mule préférée une drôle de figure : la caressant avec sa longue baguette, il obtient qu’elle écarte ses antérieurs et ses postérieurs. Cela s’appelle « campo », je crois.

Rires sous le chapiteau redoublant quand le sosie de Charlot recule à petits sauts verse le postérieur de la bête avant de sauter à terre !

Suit ce trio qui nous enchanta déjà l’année dernière avec la Compagnie Of K’Horse que dirige Manu Bigarnet, lequel cosigne avec Marc Minkowski l’ensemble de cette création et ici voltigeur à  cheval qui fit les beaux jours de Zingaro pendant plus de vingt ans. Quelle allure, quel magnétisme !

Thierry Verger, danseur au sol et à cheval, étonnant centaure ; Benjamin Cannelle, sobrement nommé « cavalier », dont l’art atteint des sommets, notamment lors d’une cabriole sur son comtois, élevant celui-ci, les quatre fers en l’air, haut, très haut…Une seconde d’éternité.

La séquence se termine avec la venue du Quatuor Arod au centre de la piste – Jordan Victoria / Alexandre Vu violons, Corentin Apparailly alto, Samy Rachid, violoncelle -, jouant à la perfection un des thèmes de Jimi Hendrix tandis que les trois comtois et leurs cavaliers tournoient autour. Troisième miracle.Et que dire du final, avec ces chevaux et ces humains d’abord couchés, immobiles dans la pénombre, Marc Minkowski dirigeant au centre de la piste, avant que les cinq chevaux ne se redressent sur leurs antérieurs, comme dans un rêve ?

Bref un spectacle qui fait honneur à Ré, au festival que dirige Marc Minkowski.

Il y a de la magie dans cette rencontre, cette fusion avec la musique – le dernier morceau, la Suite Holberg, d’Edvard Grieg donnée avec une lenteur ensorcelante est à tomber – une magie qui comble un public conquis, teintée d’une grande simplicité en parfaite harmonie avec ce petit village pas comme les autres ancré sur sa presqu’île.

Avec la collaboration à la mise en scène de Chica Bigarnet, les lumières de Manu Bernard.

Et les douze Musiciens du Louvre, ô combien émérites. Violons : Laurent Lagresle, Geneviève Staley-Bois Alexandrine Caravassilis, Mario Konaka, Alexandra Delcroix-Vulcan, Simon Dariel ; altos : David Glidden, Nadine Davin ; violoncelles Vérène Westphal, Pascal Gessi, Aude Vanackère contrebasse Clotilde Guyon.

 

©alexandra onnet

Photo Alexandra Yonnet ( Tout droit réservé)

Cet article a 1 Commentaire

  1. admin dit :

    Un grand merci à Claude Hudelot pour ce bel article.

    La Compagnie Of K’Horse


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