Trilogie en Confidences

 

Alchimie équestre et musicale à Ré

29 oct. 2017 Par CLAUDE HUDELOT   – Mediapart.fr

Une alchimie parfaitement fusionnelle.

A l’occasion du festival Ré Majeure 2017, son directeur, le chef d’orchestre Marc Minkowski, avait suggéré d’associer deux univers: celui de la musique bien-sûr, représenté par le pianiste Thomas Enhco, interprète élégant ; celui de l’art équestre incarné par Manu Bigarnet.

« Trilogie en confidences » vient d’être donnée à guichets fermés samedi et dimanche, pour le plus grand bonheur de spectateurs comblés, à peine frustrés de ne pouvoir applaudir lors des temps forts du spectacle, au risque sinon de troubler le troisième héros de cette matinée, Pantin, dressé depuis des années par Manu Bigarnet.

Loix, cette presque île. Des prés, une écurie, des mules et des chevaux ; une bâche blanche, une piste à ciel ouvert, des gradins rustiques en diable. Un décor minimaliste.

Posé au centre sur un sable jaune ocre aussi bien ratissé qu’un jardin zen de Kyoto, un superbe piano noir protégé par sa housse, un Steinway de concert, pas moins.

Surréaliste.

Un cheval s’approche nonchalamment tout en broutant herbe et trèfle. Couleur fauve et « crins lavés », quasi blancs. Massif, trapu, ramassé. Pantin, alezan « brûlé » comtois, une race à la placidité proverbiale comme celui-ci le prouvera durant tout le spectacle.

Qui, dans le public ébahi savait qu’un cheval était capable de rester immobile pendant une, voire plusieurs minutes sans broncher? Seules ses oreilles tournaient alors, telles des girouettes, au gré des notes de piano égrenées par Thomas Enhco.

Parfois, Pantin semble sous le charme, à quelques centimètres du pianiste, frôlant la tête de ce dernier.

Au fait, trilogie ou bien quatuor ?

Avant même d’être pris en mains par le jeune interprète, le piano s’est mué en acteur, quasiment à l’égal de Pantin, Manu et Thomas.

Explication.

Entrée toute en douceur des deux artistes, sapés comme des princes, et du comtois.

Commence alors un étrange ballet.

Tandis que Manu Bigarnet retire le tapis grège posé sur le dos de Pantin, Thomas Enhco enlève délicatement la housse du Steinway. Pendant que le cavalier brosse l’animal, le pianiste caresse son instrument avec tendresse…et humour. Rires.

Les enfants eux-mêmes ont saisi l’un des deux éléments majeurs de la dramaturgie de cette création : le parallélisme aussi surprenant que pertinent entre nos quatre compères.

Ainsi, lorsque Thomas s’échauffe et fait ses gammes, Manu vient tirer, non sans cocasserie, les pattes de Pantin ou bien mime au sol les mouvements du voltigeur qu’il est. Ce que l’on verra bientôt, quasiment à l’identique, dans les airs !

Deux autre moments savoureux: Manu s’assied sur le bord de piste, Thomas l’imite, tourné non vers le piano mais vers son compère; tous deux se jaugent, se toisent, se défient du regard, avant d’entamer un duel croquignolesque. Le premier, les yeux toujours fixés sur son « adversaire », commence méthodiquement à délacer ses chaussons de cuir, avant de les déchausser et de poser ses pieds nus dans le sable; ni une ni deux, le second y va de son strip-tease des ripatons!

Puis les deux reprennent leur manège, l’acrobate grimpe sur le dos de Pantin, profitant à merveille de ce contact charnel; le pianiste entame un autre morceau, ses pieds caressant de temps à autre les pédales du Steinway….

Plus bref, mais tout aussi réjouissant, d’autant que l’effet de surprise s’avère total: à un des instants où le comtois s’approche au plus près du piano, Thomas se lève et cède sa place à Manu. Celui-ci, avant de s’asseoir, mime le geste de dégager son queue de pie, – comment ne pas penser, une fois encore, à sa ressemblance frappante avec Charlie Chaplin? – puis attaque avec vigueur le fameux ragtime du film L’arnaque!

Le second élément saillant de la dramaturgie porte sur un savant balancement entre les deux duos.

Lorsque Pantin et Manu jouent en majeur, Thomas et son piano passent en mineur.

Pour autant, ce dernier ne se cantonne jamais dans un rôle d’accompagnateur, même si, le plus souvent, le rythme des uns et des autres s’accorde, qu’il s’agisse de mélodies de jazz ou debussiennes, de pas ou de trot.

A l’inverse, lorsque Thomas Enhco entame un morceau d’anthologie, Pantin devient statue.

Parfois Manu Bigarnet quitte la piste…ou s’allonge de tout son long sur le dos de son comtois, les yeux tournés vers le ciel. Public médusé.

Et superbe écoute d’une musique magistralement interprétée. Une acoustique quasi parfaite grâce à une légère sonorisation qui ne gâche rien.

Commence alors un autre temps, magique.

Dimanche surtout, une grâce partagée par les acteurs et les spectateurs flotte et tournoie dans la petite arène.

Manu Bigarnet, cinquante piges, un corps de félin, rayonnant, enchante petits et grands avec des figures de voltige qu’il maîtrise à la perfection. Parfois, les deux artistes se sourient fugitivement.

Thomas Enhco prend le relais, donnant toute sa mesure dans un final étourdissant, le Steinway passant en mode percussion.

Une partition que n’aurait pas renié John Cage.

Pantin s’est couché, à peine effleuré par le stick de son maître.

Lequel s’est aussi allongé à même le sol et prend un plaisir évident à écouter les dernières envolées de son alter ego.

Ovation.

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